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A chaque jour suffit sa peine... 13/11/2012


 
Un immense merci pour vos reviews et votre soutien permanent
 
Bonne lecture

 
 
 
 
Chapitre 13 : A chaque jour suffit sa peine
 
- Hermione ?
Celle-ci sortit enfin de son immobilisme pour faire face à Laurent. Cela faisait en effet une bonne poignée de minutes qu'elle fixait la forêt sans bouger, là où avait disparu Drago.
- On n'attend plus que toi dans la tente de Djune pour discuter les derniers impératifs du bal.
- Je te suis.
Drago était censé assister à cette réunion, mais quelque chose lui disait clairement qu'il ne se montrerait pas. Comment les choses avaient-elle pu déraper si vite ? Eux qui étaient encore si complices quelques jours plus tôt ! La présence de l'armée des Impurs lui était-elle si difficile à supporter ? Ou bien l'était-elle devenue à cause de ses clones ?
Comme s'il voulait partager sa réflexion, Laurent lâcha dans un soupir :
- J'espère qu'il sait ce qu'il fait...
Hermione haussa les sourcils, surprise. Elle ne dit rien cependant, et continua de marcher à ses côtés.
- Les potions sont loin d'être un jeu, renchérit-il. Elles sont rarement sans effets secondaires, et on peut rapidement perdre le contrôle des évènements.
Cette fois, Hermione s'arrêta et l'observa avec sérieux.
- Ce sont les mises en garde exactes de la potion d'amplification, confirma-t-elle alors. Comment le savez-vous ?
- Tu oublies que j'ai consacré la moitié de ma vie à l'hôpital St Mangouste, répondit-il avec un petit sourire nostalgique. J'en ai vu défiler des inventeurs de potions qui s'essaient à toutes sortes de mélanges ! Certains revenaient toutes les semaines avec de nouveaux symptômes, d'autres mourraient dès le premier soir... Les potions ont un pouvoir immense qui peut se révéler très dangereux à celui qui ne le maîtrise pas.
Ils reprirent la marche en silence jusqu'à l'arrivée devant la grande tente de Djune, mais Hermione s'arrêta de nouveau avant d'entrer.
- Pourquoi me dites-vous tout ça ? demanda-t-elle alors.
- Parce que les conséquences de la potion sont déjà présentes, et que ni toi ni ton ami ne semblez l'avoir réalisé, avoua-t-il d'un ton soudain moins évasif.
Hermione eut le sentiment d'avoir toujours su qu'à un moment ou à un autre, cette discussion sur les clones devrait avoir lieu. Elle n'avait jamais aimé y apporter une trop grande réflexion toutefois, car elle fuyait la culpabilité comme la peste : elle était en partie responsable de la présence des clones sur le campement.
- Ils sont un peu durs à vivre, c'est vrai, tenta-t-elle en guise de défense. Mais ils ne sont pas un danger pour nous.
- Tu ne comprends pas, Hermione, dit-il d'un ton toujours aussi aimable. Je ne suis pas en train de parler au nom des revendications de l'armée. Personnellement, tes amis ne me dérangent pas du tout. Je parle en tant que médecin et au nom de la magie : les clones s'humanisent.
- Ils...s'humanisent ? répéta-t-elle d'une voix incertaine.
- Si au début ils n'avaient que la nature d'un phénomène magique, d'une copie, ils ont depuis vécu beaucoup plus que ça. Chacun d'eux a eu l'occasion de faire ses propres choix, de vivre des situations qui deviennent leurs propres souvenirs, et il ne serait pas étonnant qu'ils réfléchissent déjà à leur avenir... Ce que j'essaie de te dire, Hermione, c'est qu'une fois qu'on a goûté à la vie, aussi courte soit-elle, il est rare qu'on ne se batte pas pour la conserver si elle venait à être menacée. Ces clones...ou devrais-je dire maintenant ces hommes, sont en train de se créer une place dans ce monde, et si ton ami croit pouvoir les maintenir sous son contrôle encore longtemps, il se trompe.
- Qu'est-ce que vous attendez vous deux ? émergea alors la voix de Djune qui venait de passer sa tête au dehors de la tente.
Laurent lui adressa un dernier regard qui semblait signifier qu'elle pouvait faire ce qu'elle désirait de ces informations, avant de disparaître à l'intérieur de la tente. Hermione ferma les yeux un instant pour maîtriser l'angoisse qu'elle sentait monter en elle ; en une matinée, elle était parvenue à se disputer deux fois avec Drago, d'abord à cause du Grognon, et maintenant à cause du Stupide. Toutefois, elle avait toujours pu relativiser en se confortant dans l'idée que c'était une situation temporaire. Avec la nouvelle inquiétude dont venait de lui faire part Laurent, les choses paraissaient effectivement plus sérieuses : et si la volonté de Drago de se débarrasser de ses clones après le Bal se faisait de moins en moins certaine ? Il avait beau prétendre aimer être seul, Hermione le sentait beaucoup plus en confiance depuis qu'il partageait ses fardeaux avec deux personnes on ne peut mieux placées pour le comprendre et le soutenir. Autre inquiétude : et si c'était les clones eux-mêmes qui, étant parfaitement au courant du sort qui les attendait après le Bal, s'arrangeaient pour échapper à leur sentence ? Le monde ne pouvait se permettre d'accueillir deux nouveaux Malefoy ; comme Laurent avait voulu le lui faire comprendre, c'était l'ordre magique qui était en cause.
Comme à son habitude, elle refoula ces questions fâcheuses dans un coin de sa tête pour se concentrer sur l'instant présent. A son tour, elle pénétra à l'intérieur de la tente.
 
Elle les trouva tous debout regroupés autour de la table où Djune lui avait enseigné l'art de la conversation ainsi que les noms des invités présents au bal. Penchés sur les innombrables parchemins griffonnés de schémas représentant chacun un endroit spécifique du château, personne ne lui prêta la moindre attention lorsqu'elle s'immisça dans le cercle. Habituée depuis quelques temps à être le centre d'attention d'une armée qui repose tous ses espoirs sur sa prestation en tant qu'infiltrée chez les ennemis, Hermione apprécia pour une fois de ne pas être l'unique personne nécessitant conseils et leçons, et sentit la pression s'alléger quelque peu devant les regards insistants que Djune était en train de donner aux membres du Conseil : tous auraient un rôle précis et important à jouer demain soir, comme si on leur mettait chacun entre les mains une pièce différente de l'immense puzzle à achever.
- Jack, es-tu sûr de pouvoir mener les loups au loin ?
- Ceux qui m'entoureront, oui. Sans problèmes. Ce ne sont pas des bêtes dotées d'intelligence, mais dotées d'excellentes intuitions. Il suffit d'un loup alarmé pour que le reste de la troupe lui fasse confiance ; j'en éloignerai autant que possible, mais il en restera un bon nombre à proximité du manoir.
- Je m'en occupe, bougonna son frère.
Tout le monde tourna vers lui un regard hésitant. Ce fut Tina qui transmit tout haut l'inquiétude générale :
- Notre objectif est la plus grande discrétion, Hugh. Pas de spectacle sanglant, n'est-ce pas ?
Le loup-garou se renfrogna, mais hocha néanmoins la tête d'un air entendu :
- Pas de spectacle.
Malgré l'attente d'une suite, il n'y en eut pas. Il devint clair que l'omission de l'adjectif employé par Tina n'entrerait donc pas en compte sur la liste des choses à ne pas faire : il y aurait du sang en coulisse, c'était inévitable. Simplement, personne n'avait vraiment envie de l'admettre, à part l'homme-animal qui se délectait sûrement d'avance de son rôle à jouer.
Un léger froid prenait lentement place sous la tente, mais Djune ne lui laissa pas le temps de s'installer et enchaîna :
- Hermione ! dit-elle d'un ton enjoué.
Celle-ci sursauta malgré elle. Son cerveau se mit aussitôt sur le mode « examen » et pria pour détenir la bonne réponse.
- Te souviens-tu combien de temps tu disposes pour venir nous ouvrir les portes de l'armoire ?
L'amoire à disparaître. Cette fameuse armoire utilisée par Drago en sixième année afin d'infiltrer les Mangemorts responsables de la mort de Dumbledore... Ce n'était que rendre la monnaie de leur pièce d'utiliser le même stratagème pour s'incruster à la fête. L'idée avait été proposée par Drago au tout début de la coopération avec l'armée des Impurs. Méfiant, le Conseil lui avait demandé d'apporter sa contribution au plan de rébellion actuellement élaboré contre les Sangs Purs, mais ne s'était pas attendu à une information aussi capitale : l'armoire à disparaître n'avait pas été détruite par le Feudeymon... Beaucoup plus magique qu'elle ne le laissait croire, son bois avait survécu aux flammes pourtant réputées destructrices. A la mort du Lord Noir, ses plus fidèles adeptes avaient passé des mois à récupérer tout ce qui se rattachait à leur Maître afin de préparer leur retour prochain, et l'armoire avait alors été enlevée pour être placée au même endroit que tous les autres objets : le manoir des Jedusors. Soigneusement dissimulée sous un drap, elle reposait désormais au grenier, l'une des seules pièces interdites à quiconque n'était pas membre du Conseil des Huit. « Intégrer le manoir sera facile », avait dit Drago, « mais en faire évader tous les esclaves le sera beaucoup moins ».
En effet, l'idée de faire disparaître l'attraction de la soirée par les portes d'une armoire sans que personne ne le remarque relevait du miracle, mais aucune alternative n'avait été trouvée : le tatouage dont les esclaves étaient marqués rendait impossible toute tentative d'évasion par l'extérieur. La seule échappatoire envisageable se trouvait à l'intérieur du manoir lui-même...
A peine cette information avait-elle franchi les lèvres du Serpentard que Djune avait ordonné la mission de récupérer la seconde armoire, celle se trouvant chez Barjow et Beurk à Poudlard, et de la ramener au campement. Mission longtemps considérée suicidaire par l'armée des Impurs, mais finalement indispensable. Aussitôt, Tom et Tina s'étaient attelés à l'organisation d'un tel projet, et il avait été décidé que le cambriolage aurait lieu le soir même du bal, lorsque la quasi totalité des Adeptes aurait déserté les rues et l'école pour assurer la sécurité au Manoir. « Une deuxième équipe se rendra au Chemin de Traverse le même soir », avait rajouté Tina, « afin de dérober un maximum de baguettes magiques dans l'ancienne boutique d'Ollivanders. J'ai observé le nouveau propriétaire : c'est une femme au service de la Confrérie, sa boutique dispose donc d'un tas de sortilèges protecteurs. Je sais où elle habite : il sera facile de l'ensorceler pour qu'elle nous ouvre ses portes sans que les alarmes se déclenchent. Personne ne se rendra compte du vol avant le lendemain matin... »
 
- L'entracte est à onze heures et dure quinze minutes, récita Hermione d'un air concentré. J'en perdrai cinq à atteindre le grenier – la pièce la plus éloignée. Cinq autres pour redescendre, donc...
- Redescendre te prendra moins de temps, la coupa Djune. Nous serons de l'autre côté de l'armoire à onze heures cinq précises pour réciter le début de la formule. L'entracte est bien le seul moment dont nous disposons pour nous infiltrer sans attirer l'attention. Sois là à temps.
Et elle se tourna déjà vers les archers, oubliant Hermione dont la bouche était encore ouverte. Et c'est avec l'impression d'avoir échoué à l'examen qu'elle se résigna à s'effacer de nouveau dans le cercle, se sentant plus que jamais insignifiante. Pourtant, elle savait que son rôle à jouer était majeur : c'était elle qui entrerait dans la fourmilière par la porte principale, elle qui aurait à tromper tout le monde sur sa vraie identité, elle qui aurait à affronter le regard glacial de Valarias sans jamais ciller... Elle et non une autre.
Son c½ur se serra de culpabilité lorsqu'elle ne put s'empêcher d'espérer voir Djune prendre sa place. La belle blonde était si naturelle dans ce milieu-là, si parfaite. Malheureusement, sa perfection ne tromperait pas les anciens amis de son défunt mari, et quelque chose lui disait que la jeune femme n'aurait jamais eu le courage d'affronter son passé sans s'effondrer en larme ou, pire, sans pouvoir résister à tous les tuer à la première occasion. De plus, Djunabella Santiag figurait très haut sur les listes des rebelles à abattre. Mais par-dessus tout, Hermione savait désormais pourquoi la Sang Pur ne pourrait jamais la remplacer : le tatouage dans son cou alerterait les Adeptes au moment de son entrée au château comme de sa sortie...
 
C'est pourquoi elle se chargerait de la première tournée des esclaves non vendus quittant le château par les cachots lors de l'entracte : les Adeptes ne s'inquiéteront pas de leur baguette magique qui scintille à ce moment-là, et son tatouage parmi les autres ne serait donc pas un obstacle.
 
La réunion sembla durer ainsi une éternité. Chaque rôle était minutieusement répété, chaque situation scrupuleusement analysée, multipliant les plans de secours en cas d'imprévus. Hermione, elle, avait l'esprit ailleurs. Elle ne pouvait s'empêcher de se demander si Drago pensait vraiment ses paroles : se sentait-il si mal au sein des Impurs au point que ça le ronge de l'intérieur ? La considérait-il désormais comme faisant partie de cette armée, et donc peu digne d'intérêt ? Depuis que leur duo avait fait alliance avec tous ces sorciers, Hermione n'avait plus retrouvé leur complicité, ne le surprenait plus à la regarder avec des yeux malicieux, n'était même plus l'objet de taquinerie si énervantes et aujourd'hui presque regrettées... Il redevenait solitaire. Abandonné. Oui, probablement se sentait-il abandonné, peut-être même trahi. Il était vrai qu'elle passait la plupart de son temps libre avec des membres de l'armée, mais on ne pouvait lui en vouloir de changer d'air après avoir passé deux cours successifs avec des Malefoy comme professeurs.
Oh et puis zut ! Qu'il râle encore après tout ! Elle ne rentrerait pas dans son jeu de victime, cette fois. Assez de toujours devoir d'excuser d'être qui elle était. Elle avait une révolution à mener, et bien d'autres soucis à régler.
- Hermione !
Le ton sec de Djune la fit sursauter. Hermione croisa ses yeux bleus glacés.
- Hermione, peux-tu nous accorder ton attention encore quelques minutes s'il te plaît ? Nous sommes à la veille du bal par Merlin ! Qu'est-ce qui peut bien t'occuper davantage l'esprit que cela ?
Mais le soupir qu'elle lâcha juste après sa question indiquait clairement qu'elle connaissait la réponse.
- Désolée, couina sincèrement Hermione. Le stress, c'est tout.
- Nous sommes tous stressés. Revenons-en loups de la Brigade : es-tu certaine que ton sortilège de...bouillasse verte ou je ne sais quoi est cent pour cent efficace pour tromper leur flaire ? Ils ne doivent absolument pas sentir notre embuscade venir lorsque je mènerai la charrette à l'endroit prévu.
- Oui, assura-t-elle. En tout cas, ça a toujours marché jusque là quand...attends voir... Comment ça lorsque tu mèneras la charrette ? Je croyais que tu devais te fondre parmi les esclaves non vendus ?
- Pas en tant qu'esclave. En tant que cocher. Je porterai la cape d'Adepte de monsieur Malefoy après avoir discrètement éliminé le vrai cocher. Étrange que tu ne sois pas au courant alors que c'est lui qui m'a clairement dit que c'était ton idée !
Elle lui mit sous les yeux un parchemin qu'Hermione reconnut aussitôt au premier coup d'½il : ses plans d'évasion griffonnés dans le dos de Drago quelques semaines plus tôt. Ces mêmes plans qui lui avaient valu l'expulsion de la chaumière et la perte de confiance du jeune homme. Dessiné grossièrement : le manoir des Jedusors. Juste en dessous, une charrette avec des esclaves, et le personnage du cocher mis en évidence par des coups de crayon et des petites écritures expliquant toutes les possibilités de supercherie.
- Ce sont les tiens, n'est-ce pas ? demanda Djune.
Hermione hocha la tête doucement.
- Oui... C'est juste que...je croyais qu'il les avait jetés.
La voix de Drago qui s'éleva lui déclencha un frisson.
- Il faut être fou pour jeter les plans d'un génie. Même d'un génie têtu et exaspérant.
- Monsieur Malefoy ! s'étonna Djune. Venez-vous enfin nous faire l'honneur de votre présence à nos réunions qui auraient bien besoin de vous ?
- Non. Juste venu vous mettre au courant qu'un duel se déroule près du lac. Il paraît que je ne m'implique pas assez dans la vie palpitante de mes clones, alors je viens vous prévenir, voilà.
- L'un de vos clone se bat encore ? s'irrita Djune tandis qu'Hermione levait les yeux au ciel devant ses reproches déguisés. Contre qui ? Il n'y a que les enfants qui s'amusent au lac !
- Contre le seul crétin qui n'a jamais cessé de le menacer de duel parce qu'il s'est récemment senti pousser trois poils au...
- Will, lâcha aussitôt Jack d'un ton sérieux.
Tout le monde regarda la belle blonde qui pour la première fois semblait à court de décisions. L'air fatigué, ses yeux ne cessaient d'alterner entre les plans d'évasion et l'extérieur de la tente. Ses pupilles agitées s'immobilisèrent lorsque la main douce de Tina se posa sur son épaule :
- La réunion peut s'écourter, Djune. On ne fait que revoir ce que l'on sait déjà tous. On a bien travaillé pendant des mois, peut-être que...peut-être qu'il est temps qu'on se détende. Peut-être qu'il est temps pour tout le monde de se détendre.
- Mais...mais...bredouilla-t-elle comme si elle ne comprenait pas le sens du dernier mot. Le bal est demain, et il faut encore penser à...
- Penser à revivre, acheva alors Gavin à sa place. On se bat pour conserver notre vie, non ? Quel intérêt si ce n'est pas pour la savourer de temps en temps ?
- Il a raison, enchérit Tom. Depuis peu nous ne faisons des réunions que pour te rassurer, Djune. Mais elles n'apportent plus grand chose de nouveau, reconnais-le.
La Sang Pur les regarda tour à tour pour trouver du soutien, mais malgré leurs mines gênées, toutes semblaient dire la même chose : il y en avait assez de travailler.
- D'accord, finit-elle par lâcher avec un petit rire à la grande surprise de tous. D'accord. Il est temps de relâcher toute cette pression qui m'empêche moi-même de dormir.
Elle redressa la poitrine par une intense respiration, puis déclara :
- Les amis, je veux que ce soir soit un soir de fête. Je veux que tout le monde profite de cette dernière soirée amplement méritée, et qu'à aucun moment ne soit prononcé le mot « travail ». Demain sera un autre jour. En attendant, allez prévenir tout le monde : rassemblez toutes nos provisions pour un festin de roi. Ce soir, c'est notre bal à nous. Le Bal des Impurs.
 
***
 
Lorsqu'ils arrivèrent au lac, personne n'était en train de se battre. A la place, tous les enfants du campement se trouvaient assis au bord de l'eau, les yeux rivés vers un rocher en hauteur où siégeait gracieusement le Stupide, apparemment en train de conter un exploit passé :
- Et là j'ai senti l'adrénaline envahir mon sang... narrait-il d'une voix mystérieuse tandis que la foule semblait suspendue à ses lèvres. J'ai relevé doucement la tête, et j'ai regardé le Lord Noir droit dans les yeux.
Des petits cris d'exclamation s'élevèrent tandis qu'Hermione soupirait de fatigue.
- C'est là que pour la toute première fois de ma vie, je lui ai dit non. J'ai refusé l'ordre ! Aucun Mangemort n'avait jamais refusé un ordre !
Le vrai Drago, posté à côté d'elle, n'avait pas l'air de trouver ça amusant du tout, et Hermione le regarda se frayer un chemin jusqu'à son clone. Ce dernier, voyant arriver la menace du coin de l'½il, accéléra soudain son rythme de paroles :
- Malgré l'ombre de sa capuche, j'ai presque cru voir ses horribles pupilles de serpent virer rouge sang ! Il m'a demandé de répéter pour être sûr d'avoir bien entendu, et c'est sans peur que je lui ai répété encore plus fort « non », et là il a levé sa baguette et m'a lancé un dol... EH !
Drago venait de tirer brusquement le Stupide par la cheville, le faisant facilement dégringoler de son trône, sans pour autant empêcher celui-ci de continuer à crier son histoire :
- Je n'avais même pas mal ! Vous auriez dû voir les écailles de colère lui pousser sur sa face de reptile !
- Tu vas la fermer ? lui intima Drago les dents serrées.
- Bah quoi ?
- Comment oses-tu rire de ce souvenir ? Il n'y avait absolument rien de comique.
- Si, la tête de Voldemort ! Et c'est le plus beau souvenir que j'ai si tu veux tout savoir. C'était l'époque où tu en avais encore dans le pantalon !
Drago allait sérieusement s'énerver quand Djune s'adressa vivement au Stupide, mettant fin à l'altercation :
- Où est Will ?
Le Stupide étira un large sourire. Au même moment derrière lui, le rocher sur lequel il se tenait assis quelques secondes plus tôt se mit à blanchir, puis à rétrécir jusqu'à retrouver forme humaine. Les cheveux plein de poussière, Will se mit à tousser fortement. Djune écarquilla les yeux d'horreur.
- Eh regardez ! s'exclama le clone en la montrant du doigt. C'est exactement cette tête là qu'à fait mon cher Maître quand j'ai dit non !
La grande blonde ne prêta pas attention aux rires et s'empressa d'aider le pauvre garçon dont les yeux vides semblaient indiquer qu'il ne savait plus très bien où il se trouvait. Le Stupide continuait de s'esclaffer avec son public, mais cessa lorsque son regard croisa celui, outré, de la Gryffondor.
- C'est lui qui a commencé ! se justifia-t-il aussitôt. Tout le monde peut en témoigner.
- Tu devrais avoir honte d'utiliser un tel sortilège contre un enfant, rétorqua-t-elle.
- C'est de la magie noire, monsieur ? s'enquit alors un garçon qu'Hermione savait réputé pour ses nombreuses bêtises digne d'un vrai petit Serpentard.
Ravi d'être de nouveau le centre d'attention, le clone s'avança d'un pas royal parmi la foule et lança :
- Bien au-delà de la magie noire, mon ami ! Voulez-vous que je vous raconte quel genre d'entraînement j'ai reçu durant les vacances suivant ma sixième année ?
- Malefoy, non ! s'indigna Hermione.
- Très bien, poursuivit-il néanmoins. Mais avant tout...il me faut un nouveau rocher !
Et il brandit sa baguette en l'air. Les enfants se mirent alors à hurler et à s'enfuir dans tous les sens, tandis que le Stupide s'amusait à faire semblant de les viser.
Et malgré tous les efforts du monde pour tenter de paraître aussi en colère que l'était Djune à ce moment-là, un sourire vint trahir les lèvres de la Gryffondor.
 
***
 
Le soleil commençait à disparaître lorsque la fête débuta près du lac, mais la journée avait été si chaude que l'air restait lourd, et l'eau agréable. Tout le monde avait accueilli avec une immense joie la permission, voire l'obligation de Djune d'oublier, le temps de cette soirée, tous les malheurs et la douleur qu'avait subi le monde depuis ces dernières années.
Des sortilèges d'insonorisation avaient été placés un peu partout autour, et les Cailloux d'Appel de Djune dissimulés en cercle à quelques centaines de mètres. Une très grande part des provisions avait été apportée et était à présent cuisinée à l'aide d'un feu de bois, ce dernier bien entretenu par un couple dont le mari était moldu.
L'attraction principale de la soirée était le lac. Tout le monde s'y était baigné au moins une fois, sans jamais y rester longtemps cependant : la plupart des enfants se trouvait dans l'eau depuis des heures, infatigables et fatigants, ne se lassant pas d'arroser ceux qui avaient le malheur de passer trop près. Parmi eux, sans grande surprise, il fallait bien sûr compter le pire de tous...
- Bon sang, Malefoy ! s'horripila Hermione en se figeant sous la énième vague d'eau reçue de plein fouet. Je suis déjà trempée ! Ça ne sert plus à rien !
Le Stupide s'enfonça doucement dans l'eau jusqu'à dissimuler son sourire, ne laissant apparaître que son regard joueur. Une fois de plus, Hermione ne put s'empêcher de sourire à son tour, de plus en plus contaminée par la joie de vivre du clone.
Ce fut sur une toute autre expression qu'elle tomba quelques pas plus loin, et pourtant c'était bel et bien le même visage. Torse nu et cheveux mouillés comme tous les autres, le vrai Drago n'avait cependant pas le c½ur à la fête. Mais que lui prenait-il à la fin ?
- Tu ne pourrais pas essayer de t'amuser au moins juste ce soir ? tenta Hermione en se servant une brochette d'écureuil qui sentait le roussi.
Il tira un sourire mauvais et répondit sans prendre la peine de la regarder :
- Je ne suis pas sûr que ma mère s'amuse beaucoup en ce moment.
Hermione s'était attendue à cet état d'esprit, mais refusa de le laisser gagner cette manche. Il y en avait marre de le voir s'assombrir ainsi de jours en jours.
- Faire la tronche toute la soirée n'y changera rien, rétorqua-t-elle. Les choses changeront demain soir, je te le promets.
- Pas sûr, lâcha-t-il dans un ricanement.
- Qu'est-ce que c'est supposé dire ? demanda-t-elle en fronçant soudain les sourcils.
Il haussa les épaules, puis, toujours en fixant droit devant lui, finit par lâcher ce qui lui trottait sûrement dans la tête depuis un moment :
- J'ai l'impression de perdre mon temps avec tous ces cours idiots. A quoi toute cette comédie aura-t-elle servi au bal, lorsqu'il suffira qu'un seul invité un peu trop suspicieux te reconnaisse ? Et puis regarde-les, Granger ! Il n'y en a pas un ici qui sait tenir correctement une baguette et tu le sais très bien ! Peut-être que si j'avais suivi mes propres initiatives, je me serai senti beaucoup plus confiant quant à l'évasion de ma mère qui doit avoir lieu demain. Ce soir, tout ce que je ressens, c'est l'échec. On n'y arrivera jamais.
- C'est vraiment ce que tu penses ? dit alors Hermione la gorge serrée, maîtrisant une montée de colère. Ou bien c'est ce que lui pense ?
Et elle désigna d'un coup de tête son clone au bracelet vert, sagement dissimulé dans l'ombre d'un chêne, bien à l'écart de la fête.
Drago daigna enfin croiser son regard, mais ne répondit pas. De toute façon, le silence venait amplement de le faire à sa place. Hermione hocha la tête de dégoût, retenant de plus en plus difficilement sa peine.
- Tu ne vois donc pas qu'il t'éloigne de nous ? de moi ? dit-elle alors en baissant la voix pour ne pas que leur conversation soit entendue par l'Affreux. Tous les efforts que tu avais fourni pour chasser la haine et laisser place à la confiance, il est en train de les anéantir ! Où est passé l'homme qui un jour m'a réconforté sur la pureté de mon sang égal au sien ? Où est-il cet homme avec qui j'ai eu un fou rire suite à une guerre de pâte à pancakes ?
Il fuyait de nouveau son regard, mais Hermione, elle, le fixait sans répit. Elle regardait ses mâchoires se contracter sans cesse, signe qu'il luttait pour retenir toute émotion. Elle avait l'impression de si bien le connaître et pourtant, voilà qu'elle se trouvait de nouveau face à un étranger.
- Drago...
L'appeler par son prénom avait eu l'effet désiré : il avait désormais son regard dans le sien, touché.
- Je sais que tu m'as dit plus tôt que tu te fichais pas mal de me perdre. Alors ce que je vais te dire te laissera probablement indifférent, mais au moins tu ne t'en étonneras pas : si c'est vraiment ce que tu veux, tu es sur la bonne voie. Sois-en sûr.
- Quelle importance ça aura quand on se fera tous tuer demain ? dit-il alors en haussant les épaules.
- Ça n'en aura plus, avoua-t-elle. Mais ce soir, ça en a beaucoup. Plus que jamais.
Elle tourna les talons, puis lança en s'éloignant :
- Et j'ignorais qu'un Malefoy savait perdre.
 
***
 
- Hermione ?
Cette dernière fut surprise de voir Tina s'approcher d'elle.
- Je peux te parler une minute ?
La bouche pleine, Hermione fit vivement oui de la tête tout en s'émiettant d'un air confus et peu professionnel. Il était assez rare que ce membre du Conseil vienne lui parler en personne. En fait, Hermione soupçonnait même la jeune femme de ne pas l'aimer. Les rares fois où elle fut digne de son attention n'avaient eu pour origine qu'un ordre de Djune. Hermione ne connaissait que trop bien les attitudes des « chouchous » du professeur pour elle-même en avoir été une autrefois et avoir haï celles qui osaient lui voler la vedette. Oui, Tina arborait ce même air de jalousie depuis que la grande Djune ne lui accordait plus la même attention qui fut la sienne avant l'arrivée d'Hermione, celle-ci probablement vue comme la nouvelle favorite avec qui la belle blonde aimait désormais passer beaucoup de temps. Hermione se fichait pas mal de lui causer du tort, toutefois. Elle n'était plus à l'école, et des choses bien plus graves lui préoccupaient l'esprit. Et puis, ce n'était tout de même pas sa faute si elle avait le don de rester la chouchoute numéro un !
- J'aurais besoin de l'adresse où se trouve enfermée la s½ur d'Anna.
Hermione avala son dernier morceau de pain de travers.
- On fait notre dernière Nuit de délivrance ce soir, ajouta Tina.
- Ce soir ? répéta-t-elle en toussant. Je croyais qu'on ne travaillait pas !
- Vous non. Moi et les archers, si. On a une armoire magique à ramener, ça ne va pas se faire tout seul. On part faire du repérage, mais on va en profiter pour libérer quelques esclaves au passage, dont Elena.
A l'énonciation de ce nom, Hermione se sentit défaillir. Incapable de regarder Tina dans les yeux, Hermione fixait le sol, sachant pertinemment qu'elle ne mentirait pas cette fois. Il fallait qu'elle se débarrasse de ce fardeau qui lui empoisonnait le c½ur depuis trop longtemps.
- Elle est morte, n'est-ce pas ?
Hermione releva vivement la tête vers Tina, interloquée. Celle-ci souffla un rire jaune :
- C'est bien ce que je pensais. Aller délivrer Elena aurait été ta priorité depuis le premier jour, sinon.
Percée à jour, Hermione poursuivit dans son mutisme. Tina n'avait jamais été dupe, et avait probablement attendu que la vérité sorte d'elle-même, mais Hermione n'avait fait que fuir. Ce soir, la culpabilité atteignait le sommet qu'elle avait redouté, le sommet qui ne lui laissait plus le choix.
- Anna ! appela alors Tina sous le regard effarouché de la Gryffondor.
- Qu'est-ce que tu fais ? s'inquiéta-t-elle tandis que l'indienne venait les rejoindre.
Mais Tina ne lui prêtait déjà plus attention, et s'adressa à Anna qui affichait un grand sourire :
- Tu veux bien aller aider Hermione à ramener les dernières provisions du camp, s'il te plaît ? Ne touche pas à celles prévues pour demain.
- Bien sûr ! s'exclama joyeusement Anna, comme toujours ravie de passer du temps avec son idole.
Tina lança un dernier regard à Hermione, ni encourageant, ni réprobateur. Il exprimait simplement ceci : « Tu sais ce qu'il te reste à faire ». D'un côté, Hermione se sentait trahie, de l'autre reconnaissante, car il était temps quelqu'un lui arrache une vérité qui ne serait peut-être jamais sortie toute seule.
- Tu viens ? l'attendait Anna.
Hermione regarda d'un air attendri le sourire que lui offrait l'adolescente, probablement le dernier qu'elle recevrait de sa part. Elle se détesta en cet instant pour ce qu'elle allait faire : ôter à jamais la joie de vivre débordante de cet enfant qui n'en sera plus jamais un. Hermione le savait pour l'avoir vécu : le mélange de la peine et de la haine transformait l'innocence en désir de revanche. Et la revanche n'était pas un sentiment adapté à l'enfance, Will en était l'exemple même.
- Je t'ai déjà raconté comment je me suis échappée de chez Salmon, Anna ? demanda-t-elle alors tandis qu'elles s'éloignaient du lac.
- Tu l'as raconté au Conseil, se souvint-elle. Drago est venu te délivrer pendant que tu dormais, et il n'a pas sauvé Elena parce qu'il ignorait que c'était ton amie.
- Heu...oui, bredouilla Hermione qui réalisait seulement l'ampleur du mensonge.
Tant pis, il était trop tard pour revenir en arrière. Anna avait le droit de savoir, même si cela incluait de perdre son amitié.
- Ça ne s'est pas...vraiment passé comme ça...acheva-t-elle dans un souffle presque inaudible. Viens, on va s'asseoir un peu plus loin, tu veux bien ?
- Oh, tu vas me raconter un morceau de ton histoire que personne ne connaît ? s'extasia-t-elle.
- Oui...
Excitée par un tel privilège, Anna suivit la grande Hermione Granger à travers bois, avide d'écouter de nouvelles aventures de sa héroïne préférée...
 
***
 
Hermione se surprit à conter le passé avec le sourire. Rien ne lui avait pourtant paru joyeux du temps où elle était enfermée dans la boutique de Salmon à nettoyer le sol. Mais c'est en se souvenant des moments passés avec Elena qu'Hermione réalisa à quel point cette dernière avait rendu les jours moins longs.
- Chaque fois que j'essayais de m'évader, et que j'échouais, Salmon me privait de repas. Et chaque soir, Elena me donnait la moitié du sien. J'élaborais alors le prochain plan, et elle m'écoutait avec attention, mais je voyais très bien que s'évader ne l'intéressait pas. Il la traitait bien, tu sais.
Des étoiles dans les yeux, Anna buvait les paroles de la Gryffondor qui décrivait la gentillesse, la timidité et la générosité de sa s½ur envers elle. De son côté, plus Hermione s'enfonçait dans son récit, plus elle sentait sa poitrine s'oppresser et sa gorge se nouer.
- Ce n'était pas Yann, mais Drago, poursuivait-elle sans jamais évoquer la personnalité dérangée du fils de Salmon. Elena s'est ruée dessus, mais je l'ai empêchée juste à temps de l'assommer avec la lampe.
Anna rit en se représentant la scène, puis fronça les sourcils :
- Pourquoi, lorsque tu as raconté l'histoire au Conseil, tu as dit qu'elle dormait quand Drago t'a délivrée ?
- Laisse-moi finir, Anna, s'il te plaît... Ne m'interrompt plus, d'accord ?
Hermione parvenait de moins en moins bien à trouver les mots, mais il fallait qu'elle continue dans sa lancée, sans que les questions de la jeune fille ne la coupent dans cet élan. Devant l'air sérieux d'Hermione, Anna obéit et ne l'interrompit plus une seule fois tandis que le récit prenait une tournure de mélodrame...
- J'étais paniquée et elle si calme ! Les aboiements me glaçaient le sang, je n'arrivais plus à réfléchir correctement, la peur m'empêchait de me concentrer. Je n'ai pas tout de suite compris ses mots de réconfort...
Hermione pleurait désormais. Elle n'avait pas réussi à empêcher les larmes de couler, mais Anna ne s'en préoccupait pas : le regard ferme et la respiration haletante, elle semblait maintenant impatiente que l'histoire s'achève. Car, contrairement à Hermione, elle avait aussitôt décelé le sacrifice caché derrière les mots prononcés par sa propre s½ur.
- Elle a lâché mes mains, hoqueta Hermione, et elle s'est jetée hors de la charrette. Elle a couru...couru loin...si vite, mais... Oh Anna...
C'était tout. Hermione ne pourrait prononcer un mot de plus. Anna devrait se débrouiller avec cette fin d'histoire, bien qu'elle n'était pas difficile à deviner. C'est avec un immense courage qu'elle osa enfin affronter le regard de la jeune fille pour y découvrir ce qu'elle imaginait : des traits déformés qui ne savaient pas bien quoi exprimer, une bouche pincée pour s'empêcher de pleurer, un corps aussi raide qu'un piquet comme s'il tentait de retenir en son intérieur un sang en ébullition.
- Pardonne-moi... murmura Hermione entre deux sanglots.
Anna recula d'un seul pas, puis, telle une flèche, tourna les talons et s'enfuit à travers bois.
- Anna ! cria Hermione en se levant d'un bond.
Elle voulut lui courir après mais une main la retint par le bras. En l'espace de quelques secondes, Hermione revécut la scène comme si elle y était : l'indienne s'enfuyait sans qu'elle puisse rien n'y faire, arrêtée dans son élan par cet homme qui s'acharnait à la protéger.
- Elle s'en remettra, Granger.
- Il faut que je la rattrape ! se défendit Hermione en revenant à la réalité. C'est dangereux de s'éloigner du camp !
- On croirait entendre Djune.
La remarque de Drago la refroidit instantanément. Elle récupéra brusquement son bras après avoir jeté un coup d'½il au poignet vierge du jeune homme.
- Qu'est-ce que tu fais là, Malefoy ? Pour quelqu'un qui se fiche de moi je trouve que tu es souvent là au bon moment !
- Alors qu'est-ce qu'on en tire comme conclusion, petit génie ? s'agaça-t-il. Que le hasard fait bien les choses ou que j'ai dû mentir quelque part ?
Hermione sentit son début de colère retomber d'un seul coup. Il était là pour s'excuser. Mais Malefoy avait toujours une façon bien à lui d'exprimer les choses délicates. Allait-elle enfin avoir droit au retour de l'homme attentionné qui lui avait tant manqué ces derniers jours ?
Elle le regarda soupirer, passer sa main dans les cheveux en regardant ailleurs, et attendit comme chaque fois qu'elle sentait son malaise. Il finit enfin par la cristalliser sur place avec des yeux dont la couleur était digne d'un morceau de ciel, et lâcha contre toute attente :
- Elle aussi était revenue, tu sais.
Hermione se surprit à comprendre aussitôt le sens de ces paroles. L'histoire racontée quelques semaines plus tôt lui revint en mémoire, claire comme du cristal.
- La veille du « Grand » jour, ricana-t-il amèrement en exagérant sur l'adjectif. Un jour que j'avais soi-disant attendu toute ma jeunesse. Pff... conneries. Je mourais de trouille à l'idée de cette guerre. Guerre qui m'avait fait perdre la seule personne qui comptait pour moi.
Hermione le regarda se perdre dans ses pensées. Elle pouvait presque apercevoir le souvenir d'une jeune Pansy à ses côtés, en train de poser une main douce sur l'épaule du Serpentard, un sourire triste aux lèvres.
- Elle a essayé de me raisonner, ce soir-là. Me montrer que je n'étais pas tout seul. Et je l'ai envoyée balader. Aujourd'hui je m'en veux encore de lui avoir laissé cette dernière image de moi. Ce soir, c'est toi qui me donne une seconde chance, et qu'est-ce que je fais ? Exactement la même chose ! Je repousse la seule personne à qui je tiens vraiment.
Il la regarda de nouveau, puis écarta les bras en signe d'impuissance :
- Je suis un idiot, Granger. Mais un idiot qui a besoin de toi.
Ses mots avaient été prononcés avec une telle assurance qu'ils ne firent qu'accentuer l'affection qu'elle ressentait envers lui.
Affection, vraiment ? Ou Amitié ? Amour ? Y avait-il seulement une différence, au fond ? Comment qualifier autrement que l'amour cette envie soudaine de venir se réfugier dans ses bras, là, tout de suite ? Pouvait-on parler d'amitié lorsque le besoin de proximité devenait si intense qu'elle pouvait sentir la température de son corps chuter au fil des secondes, comme un appel urgent à la chaleur de l'autre ? Était-ce possible d'aimer une personne aussi fort lorsqu'on l'avait détestée aussi longtemps ?
 
A cet instant, Hermione en fut pour la première fois certaine : elle était amoureuse de son plus grand ennemi passé. Mais ce qu'elle réalisa vraiment, c'était à quel point elle en était amoureuse.
 
Aussi, elle ne bougea pas lorsqu'elle le vit avancer vers elle à pas lents. Elle sentit une main étrangère se glisser alors dans la sienne, puis une autre se poser sur sa hanche, lui déclenchant aussitôt une cascade de frissons. Enfin, elle réagit :
- Qu'est-ce que tu fais ? bredouilla-t-elle, des flammes dans le c½ur et les joues en feu.
- Je pense que je te dois une danse... lui répondit-il tout bas.
Elle le laissa enchevêtrer ses doigts dans les siens, puis ferma les yeux en humant le parfum de son cou désormais si près. Ensemble, leur corps se mouvèrent dans une délicatesse fragile, comme si danser au ralenti permettrait d'ancrer à jamais dans leur mémoire cet instant dans les moindres détails. Ainsi, Drago lui prouvait qu'il n'avait pas peur d'elle. Pas peur d'eux...ensemble.
 
Les cris joyeux des enfants dans l'eau parvenaient à leurs oreilles, tout comme les chants de l'armée des Impurs qui défiaient haut et fort la mort de les emporter. Ce brouhaha lointain formait un étrange mélange avec le silence environnant de la forêt, et c'était pour la jeune femme la mélodie parfaite pour accompagner ses pas de danse. Au plus loin qu'elle s'en souvienne, elle n'avait pas été heureuse ainsi depuis des années.
Priant pour que ce moment ne prenne jamais fin, elle resserra son étreinte autour du garçon. Ce dernier déposa un baiser dans son cou, puis un autre un peu plus haut sur sa joue, puis un autre au coin des lèvres, puis... elles se stoppèrent, incertaines. Celles d'Hermione s'étirèrent en un sourire, avant de prendre les devants sans hésitation.
Leurs bouches reprirent alors la valse que leurs corps venaient d'arrêter, d'abord lente, puis plus pressante ensuite. Hermione entendait sa propre respiration s'accélérer, entraînée par le rythme de son c½ur battant. Rien ni personne ne pourrait briser la magie de cet instant...
- Navré de vous interrompre, mais... s'éleva la voix extrêmement sarcastique d'un autre Drago.
Hermione sursauta, puis son regard tomba sur les deux clones qui arrivaient vers eux.
- ... je crois que quelqu'un a perdu ça, acheva-t-il en levant l'objet.
Au bout de son pouce pendait un bracelet de cuir noir tressé. Hermione prolongea son regard sur le poignet du nouveau venu : il était vierge. Son sang ne fit qu'un tour.
Bouche bée, elle leva les yeux vers celui qui la tenait encore contre lui. Tout à coup, elle sut reconnaître les yeux rieurs du Stupide. Sans réfléchir, ses bras repoussèrent ce corps devenu étranger. Même le sourire en coin qu'il tira ne ressemblait plus à l'homme avec qui elle dansait quelques secondes plus tôt. Merlin, comment avait-elle pu se tromper ?
- Oh, mon bracelet d'amour ! s'extasia le Stupide en tendant les bras vers l'objet. Je l'ai cherché partout !
- Il était au fond de l'eau coincé sous une pierre, rectifia celui qui apparaissait désormais comme le vrai Drago.
- Il est malin, hein ? répondit le clone en s'ébouriffant de nouveau les cheveux, sûrement trop aplatis à son goût.
C'en était trop pour Drago qui saisit son double par le cou d'une seule main ferme avant de le faire reculer brutalement contre le tronc d'un gros arbre.
- A quoi est-ce que tu joues ? siffla-t-il.
Il paraissait à la fois hors de lui et réellement perdu par les intentions du Stupide. Aussi exigea-t-il une réponse en lui cognant une nouvelle fois l'arrière du crâne contre l'écorce. Le clone cessa de sourire et devint soudain sérieux, avant de finalement répondre par une autre question :
- Pourquoi est-ce que je jouerais ? Pourquoi est-ce que tout ce que je fais te paraît toujours n'être qu'un jeu ?
- Parce que c'est que tu es ! Un pauvre adolescent qui ne pense qu'à s'amuser et draguer tout ce qui bouge ! Je sais de quoi je parle, j'ai été cet adolescent !
Hermione pouvait apercevoir les doigts du Serpentard raffermir un peu plus leur prise autour du cou de sa victime à chaque nouveau mot prononcé. Malgré la douleur, le Stupide parvint à esquisser une sorte de sourire avant de souffler de façon presque inaudible :
- Ça t'arrange de me voir comme un morceau de passé, n'est-ce pas ?
- Qu'est-ce que tu racontes ? s'énerva Drago en devenant de plus en plus violent.
- Malefoy ! appela alors Hermione pour le ramener à la raison.
Il croisa son regard qui le suppliait de laisser respirer son clone. Ce dernier n'attendit pas que sa bonne conscience se décide et profita de cette seconde d'inattention pour repousser son assaillant de toutes ses forces. Il semblait vraiment en colère, maintenant ; un état dans lequel Hermione ne l'avait jamais vu. Sans prendre le temps de s'en remettre, il enchaîna :
- Je n'ai pas vu l'utilité de t'ouvrir les yeux jusque là, mais ta manie de te voiler la face commence à me taper sur les nerfs ! Le seul qui joue un jeu ici, c'est toi ! Je ne suis pas ton passé ! Pas plus qu'il n'est ton futur !
Drago jeta un ½il au clone resté sagement derrière lui, mais ce dernier se contenta de soutenir son regard, sans démentir les paroles prononcées.
- Que tu le veuilles ou non, je suis une partie de toi, poursuivit le clone.
- Nous n'avons rien à voir, rejeta aussitôt Drago les dents serrées. Je passe mon temps à chercher des solutions pour sauver Mère pendant que tu fais l'imbécile devant des enfants. Tu te préoccupes uniquement de ton propre plaisir et de choses qui sont futiles à mes yeux.
- Tu parles de ces « choses » là ? devina alors le clone en désignant la Gryffondor. C'est elle que tu voudrais me faire croire futile à tes yeux ?
Hermione sentit son c½ur louper un battement. Elle s'était attendu à ce que le Stupide s'efface devant Drago, comme à son habitude après avoir fait une ânerie, mais il l'affrontait sans peur et n'hésitait pas à pousser la dispute encore plus loin à tel point qu'il venait même de mettre Drago mal à l'aise. Ce dernier répondit d'une voix qui avait perdu de sa force :
- Notre amitié compte pour moi, mais ça n'en fait pas ma priorité.
- Notre...amitié ? grimaça le Stupide d'un air complètement éc½uré. On avait l'air d'être amis quand tu nous a surpris il y a deux minutes ?
- Arrête un peu, ricana-t-il alors. Toi comme moi savons parfaitement ce qui s'est passé...
Hermione savait à quoi il pensait pour l'avoir vu séduire un tas de filles à Poudlard : lorsque Malefoy utilisait son charme, il devenait très difficile à sa proie de s'échapper. Elle-même se souvint avoir été victime du regard envoûtant du Stupide quelques jours plus tôt à la chaumière, avant qu'il ne décide subitement de rompre le contact. Mais ce n'était pas ce qui s'était passé aujourd'hui, et le clone s'emporta de nouveau en plaquant à son tour Drago contre l'arbre :
- Bon sang mais c'est pas vrai ! Elle est folle amoureuse de toi, abruti ! Et tu continues à faire semblant de ne rien voir ! Tu n'as pas le courage de lui avouer ce que tu ressens, il fallait bien que je le fasse à ta place !
- Tu délires complètement... soupira Drago.
- Ah oui ? Alors pourquoi tu me détestes autant de l'approcher aussi facilement, hein ? Je réalise ce que tu ne parviendras jamais à faire tant que tu laisseras cette autre partie de toi prendre le dessus. Et crois-moi, le fait de rester collé à ce type toute la journée ne le rend pas plus fort que moi, au contraire : c'est justement parce que tu m'évites que je sais que tu as peur de ce que je représente. Peur d'être heureux. Peur que je reprenne de la place dans ta tête. Peur de la désirer...
- La désirer ? Tu réalises que tu parles de Granger, là ?
- Je parle de la fille grâce à qui tu n'as plus fait un seul cauchemar depuis qu'elle a mis un pied dans ta chaumière. Je parle de celle qui réussit à te faire sourire plus de fois en une journée que tu ne l'as jamais fait en trois ans depuis la mort de Lucius. Je parle de la plus belle chose qui te soit arrivée dans ta vie depuis bien longtemps. Et oui, je parle de Granger.
Drago continuait de nier d'un hochement de tête, mais aucun son ne sortit cette fois. En revanche, c'est le moment que choisit le second clone pour intervenir d'une voix lasse :
- Par pitié, faites-le taire, j'ai les oreilles qui saignent !
Hermione fut parcourue d'un mauvais frisson. Elle détestait ce clone, mais elle le détestait encore plus à cause de la peur qu'il lui inspirait. Cette même peur qui paralysait autrefois tout son courage, à Poudlard. Le Stupide, qui ne semblait pas vouloir s'en arrêter là, se redressa de tout son être pour faire face à son nouvel adversaire.
- Sauve ta salive, lui lança-t-il. Tu sais très bien que j'ai raison et ce ne sont pas tes discours appris par c½ur qui vont y changer quoi que ce soit : si je suis amoureux de Granger, il l'est aussi. Fais-toi une raison.
- Regarde-toi... Parce que Mère n'est plus là pour te raconter des histoires le soir, tu trouves refuge auprès de la seule femme qui veut bien t'accorder de l'attention. Au fond, tu n'es qu'un bébé qui s'est senti abandonné et qui a vu l'amitié de Granger comme un soulagement à la solitude. Tu n'es un homme que par l'apparence : si tu dois être une partie de lui, tu ne peux être que la partie faible. Une faiblesse qui t'a empêché d'accomplir de grandes choses aux côtés des tiens.
- Faible, hein ? riposta le Stupide en s'avançant. Parce qu'obéir au doigt et à l'½il aux ordres supérieurs pendant des années, tu appelles ça du courage ? Tu t'es senti fort lorsque tu as menacé Dumbledore de mort ? Tu t'es senti fier ?
- La vie de ma famille était en jeu, espèce d'idiot ! siffla le clone dont les yeux déjà gris commençaient à pétiller de colère.
Impuissante, Hermione regardait la scène sans savoir où se mettre. Ce conflit psychologique la dépassait largement. En jetant un ½il au vrai Drago, elle s'aperçut qu'il n'observait même pas ses clones se déchirer ; les mains appuyées contre ses les tempes, il semblait être en proie à une violente migraine. Sur ses lèvres, elle pouvait lire les mots « arrêtez » ou « taisez-vous », sans qu'il n'est toutefois la force de réellement les prononcer. De leur côté, les deux Drago avaient oublié la présence du troisième. Emportés dans leur débat de personnalité, leurs visages en colère n'étaient séparés que par quelques centimètres.
- Tu fais honte à la famille Malefoy...
- De quelle famille est-ce que tu parles ? Je ne me souviens pas avoir eu de père !
- Comment oses-tu... Il a dévoué des années de sa vie à nous transmettre une éducation respectable ainsi que des valeurs qui nous ont permis de survivre dans un monde qu'il savait destiné au retour du Lord !
- Des valeurs qui ont fait de moi un garçon différent durant toute mon enfance ! vociféra le Stupide, hors de lui. Il aurait plutôt dû m'apprendre à me battre ! Au lieu de ça, il a choisi pour moi une vie de soumission, de peur et de fuite !
- C'était un grand homme qui a pensé toute sa vie à sa famille, je t'interdis de salir son image ainsi !
- C'était un peureux et un lâche qui n'avait aucune autre ambition que celle de survivre, et cela au péril de mon avenir et de mes choix !
- LA FERME !
Drago avait hurlé. Tombé sur les genoux, il haletait. Son ordre sembla imposer le silence jusqu'au lac car Hermione n'entendait désormais rien d'autre que les respirations encore agitées des trois garçons.
- Disparaissez... commanda-t-il presque sur le ton de la supplication. Tous les deux.
Les concernés se toisèrent un instant d'un ½il mauvais, puis le Stupide prit la direction de la chaumière sans un regard en arrière, tandis que l'autre s'éloignait dans la forêt en direction opposée
à celle du lac.
 
Pétrifiée, Hermione se demanda si Drago se souvenait de sa présence. En s'approchant à peine, elle parvint à distinguer avec stupéfaction un filet de sang s'écouler le long de l'une de ses narines. Elle réalisa alors que la véritable guerre à laquelle elle venait d'assister n'était rien d'autre que la source du malêtre permanent du jeune homme. Seulement, ce soir, il n'avait rien pu refouler comme il le faisait toujours. Ce soir, son être entier s'était déchiré en deux, fatigué de supporter autant de conflits intérieurs.
C'est toujours avec une extrême prudence qu'elle le rejoint, inquiète pour sa santé. Elle s'apprêtait à poser une main sur son épaule, mais Drago réagit avec une vivacité qui la fit sursauter.
- Ne m'approche pas ! cracha-t-il en se relevant maladroitement.
Aussitôt, il parut gêné par sa propre attitude, et ses traits se radoucirent. Mais Hermione vécu cette réaction comme un poignard dans le c½ur. Cependant, elle n'en montra rien et dit simplement :
- Tu saignes du nez.
Drago se l'essuya d'un revers de main rapide et découvrit effectivement une longue trace rouge sur laquelle il ne s'attarda pas plus de quelques secondes. Son attention s'était déjà reportée sur Hermione, restée plantée à quelques mètres de lui.
- Comment est-ce que tu as pu me confondre avec lui ? demanda-t-il alors d'un ton qu'il essayait sans reproches.
Hermione ouvrit la bouche, pressée de le rassurer, comme toujours. Mais aucun son ne sortit. Il aurait été si simple de lui dire qu'elle avait en fait reconnu le Stupide, qu'elle avait voulu le prendre à son propre piège, ou bien encore lui sortir que le baiser n'était qu'un jeu sans importance. Hermione se sentait tellement honteuse que toute excuse aurait mieux fait l'affaire que la vérité : elle avait bêtement cru que le vrai Drago était tombé amoureux d'elle.
Et pourtant, si cette vérité restait muette, aucun mensonge non plus ne semblait désireux de se faire entendre. Car malgré tout, Hermione se trouva fatiguée de sans cesse devoir étouffer ses sentiments afin de ne pas le faire fuir. Mais chacun des regards neutres qu'elle lui adressait était devenu une vraie torture, chacune des conversations banales lui brûlait la bouche. Sa fausse indifférence était devenue trop dure à jouer.
Ses lèvres restaient donc entrouvertes, attendant désespérément un ordre du cerveau.
- Je... j'en sais rien, balbutia-t-elle enfin, optant pour la moitié d'un mensonge. Il était si... toi.
- Tu aurais dû le reconnaître, persista-t-il. Au moins lorsqu'il a tenté de t'embrasser.
- Parce que toi tu ne l'aurais jamais fait, c'est ça ? supposa Hermione d'un ton soudain plus froid.
- Bien sûr que non, répondit-il d'un air évident.
C'est alors que la jeune femme sentit toute compassion s'envoler. Car elle venait de réaliser la plus douloureuse des choses : il ne l'aimait pas.
Elle avait toujours agi dans le seul but de ne pas vexer Drago car, comme Djune le lui avait assuré, il avait besoin de temps pour accepter ses sentiments. Mais quels sentiments ? Hermione s'était trompée, et Djune aussi. Drago n'avait jamais ressenti le quart de ce qu'elle ressentait pour lui, et sa stupide naïveté lui avait joué un beau tour. Elle avait pris la nouvelle gentillesse de Malefoy envers elle pour de l'affection, et s'était même imaginée être celle qui le changerait ! Non mais quelle idiote ! Il fallait vraiment être niaise au possible pour se croire capable de faire tomber amoureux cet homme là ! Il n'avait jamais porté guère d'attention à la gente féminine, considérant l'amour comme une perte de temps. Elle savait tout ça ! Elle l'avait toujours su ! Qu'est-ce qui lui avait pris de s'enflammer ainsi au moindre sourire qu'il lui adressait ? Certes, Hermione pouvait se féliciter d'avoir l'amitié du Serpentard. Et alors ? Pansy avait été son amie avant elle pendant de longues années ; des années sans qu'il ne tombe jamais amoureux d'elle.
Pourtant, Drago parlait de son amitié avec Pansy comme la plus belle chose qui ne lui était jamais arrivé. Même Hermione avait toujours trouvé qu'il parlait de la jeune femme avec beaucoup trop de passion.
Alors, au fond, n'avait-il pas aimé Pansy ? De la même façon qu'il l'aimait elle, Hermione Granger ? L'aimer au travers d'une amitié ambiguë et malsaine, refusant de posséder sans toutefois accepter la possession de l'être cher par qui que ce soit d'autre ? Drago n'acceptait pas qu'elle se lie d'amitié avec les Impurs. Quant à Pansy, maintenant qu'elle y pensait, Hermione ne se souvenait pas l'avoir jamais vue sortir avec un garçon du collège. Avait-elle eu droit à des crises de jalousie, elle aussi ? Il y avait fort à parier que, tout comme Hermione, la jeune Serpentard était tombée amoureuse. Mais tout comme Hermione, elle avait compris que Drago Malefoy se réfugiait dans un monde de sécurité, un monde où l'amitié était moins risquée que les dangers de l'amour. Ce même amour dont le mal s'était tant de fois servi pour s'assurer l'obéissance de sa famille...
Si Pansy avait fait le choix de se contenter d'une amitié éternelle, Hermione était différente. Elle ne tairait pas son amour pour toujours. Elle ne le pourrait pas.
 
Face à lui, en cet instant, elle ne ressentait plus que de la pitié. Il lui apparaissait désormais comme un garçon profondément meurtri par le passé, un garçon qui s'interdirait à jamais le bonheur. Hermione n'avait jamais été de celles qui se pliait à l'absurdité des croyances fatalistes, préférant espérer que toute personne restait maître de son destin. Mais comment espérer qu'un homme qui avait été aimé par une femme si fort qu'elle en avait réduit son amour au silence, puisse un jour ouvrir son c½ur à elle, Hermione, ancienne ennemie et si différente de lui ?
- J'espère que tu n'as pas pris tout le cinéma de ce clown au sérieux, dit alors Drago en lâchant un rire qui sonna horriblement faux. Je crois que les effets indésirables de la potion sont bel et bien là : mes clones perdent peu à peu la tête !
- Ne te moque pas de lui ainsi, souffla tristement Hermione qui ne riait pas du tout. Sans l'existence de ce « clown » en toi, je serais probablement battue par un maître à l'heure qu'il est, car jamais tu ne serais revenu me chercher chez Mister Zoah ce soir-là. Ni chez Salmon. Chacune de tes petites folies où tu t'es toi-même surpris à risquer ta vie pour la mienne, c'est lui qui te les a soufflées.
Hermione était convaincue de ce qu'elle avançait, et Drago baissa les yeux, préférant se taire que lui avouer qu'elle avait sûrement raison.
- Et il ne m'a pas embrassée, ajouta-t-elle sur sa lancée. C'est moi.
Drago haussa les sourcils, puis les fronça.
- Toi ? Pourquoi t'aurais fait ça ?
Elle aurait presque eu envie de vomir devant son incrédulité. Il était vraiment douloureux de constater autant de sincérité dans ses interrogations et si peu d'inquiétude. D'ailleurs, elle n'eut même pas envie de répondre, mais l'air perdu qu'il affichait ne lui laissait pas le choix.
- Parce que je t'aime.
La réponse avait claquée, sèche. Hermione aurait volontiers rajouté le mot « idiot » si sa gorge ne s'était pas nouée aussi rapidement après de tels aveux. Pourquoi s'embêter à lui faire un beau discours romantique, de toute façon, puisqu'il refusait de comprendre ? Elle n'avait eu qu'une envie : que cette discussion prenne fin le plus vite possible.
De son côté, Drago avait à peine réagi. Il se trouvait dans cet étrange moment d'hésitation entre la prendre au sérieux ou s'amuser de sa plaisanterie. Vu la tête qu'elle tirait, il ne se risqua pas à rire mais ne put empêcher un sourire d'accompagner son étonnement :
- Quoi ?
- Tu m'as très bien comprise.
- Justement, non, Granger. Je ne comprends rien.
- J'ai dit que je t'aimais. Tu veux que je le répète encore ?
- Qu'est-ce que tu racontes...
- La vérité. Est-ce si dur d'imaginer que je puisse être tombée amou...
- Tu n'es pas tombée amoureuse de moi, la coupa-t-il d'un ton plus sec. Arrête ça, Granger, et dis moi plutôt ce qu'il se passe vraiment.
Hermione n'en revenait pas. Il n'envisageait pas qu'elle puisse être sérieuse. Jamais elle ne s'était autant humiliée elle-même. Finalement, elle détestait cet homme. Et elle se détestait plus encore.
Devant son silence, Drago se sentait de plus en plus mal à l'aise.
- Tu penses vraiment ce que tu dis ? céda-t-il alors.
- Malheureusement oui, couina Hermione qui essuyait en permanence les débuts de larmes qui osaient la ridiculiser davantage.
- Mais... enfin... pourquoi ? Je veux dire, comment ? Je veux dire... Toi et moi, c'est... c'est si...
Hermione méprisait le terme qu'il était en train de chercher, mais elle le lui donnerait quand même :
- Contre-nature ?
- Oui ! s'exclama-t-il. Enfin, non ! Ne le prends pas dans ce sens là, c'est juste que... Enfin quoi, Granger ! On n'a rien en commun, on a été les pires ennemis, et on se dispute tout le temps ! Tu es la dernière personne avec qui je me verrais être. Et puis...
Il cafouillait, mais cette fois Hermione sentait que les mots étaient parfaitement clairs dans sa tête. Comme toujours, il gardait la vraie raison pour la fin, et finit par la lui sortir :
- ... Je n'ai jamais rien fait pour que tu m'apprécies, bien au contraire. Je t'ai manqué de respect tant de fois, comment peux-tu oublier ça ?
- Tu sais bien que je t'ai pardonné. Tu es le seul qui continue à te punir malgré tout.
- Granger, soyons sérieux. Tu sais bien que je suis loin de l'homme qu'il te faut.
- Ce n'est pas à toi de décider ça.
- Je ne décide rien, c'est une évidence, c'est tout. Je t'ai toujours imaginé finir avec un mec comme Weasley, quelqu'un qui... je ne sais pas moi... quelqu'un pour toi.
- Quelqu'un pour moi ? répéta-t-elle, ahurie. Non mais tu t'entends un peu parler, Malefoy ? Tu me mets dans une catégorie, tu te mets dans une catégorie, tu mets les sang-de-bourbe dans une catégorie... Le monde n'est pas fait de lignes et de colonnes, et tant que tu ne réaliseras pas ça, il ne faudra pas s'étonner de ta solitude.
- Je ne m'en étonne pas et je ne m'en plains pas, répliqua-t-il, piqué au vif par un sujet qu'il n'aimait visiblement pas aborder. Je n'ai jamais demandé à être entouré, que je sache.
Pour la énième fois, Hermione ravala ses larmes et lâcha un rire nerveux. Elle était épuisée devant tant d'obstination.
- Tu sais quoi ? Tu as raison, ça ne sert à rien de débattre. On n'a qu'à faire comme si je n'avais pas remarqué avec quelle envie tu observes ton clone du coin de l'½il chaque fois qu'il s'intègre aisément dans la grande famille que sont les Impurs. On n'a qu'à faire comme si je n'avais pas assisté tous les jours à une moitié de ta personnalité qui ne demande qu'à vivre normalement. Je vais te laisser tranquille, Malefoy, mais avant j'aimerais une dernière chose...
Hermione franchit la distance qu'il faisait attention à maintenir depuis le début, puis planta un regard ferme dans ses yeux bleus et dit :
- Que tes sentiments ne soient pas réciproques, je peux l'accepter. Mais que tu t'interdises de ressentir quelque chose pour moi simplement parce que tu considères nos différences comme un obstacle, je trouve ça trop facile. Alors je veux te l'entendre dire, Malefoy. Dis-moi que tu ne m'aimes pas. Et on n'en parle plus.
Hermione se laissa transpercer du regard sans bouger. Les prochaines secondes allaient être définitives pour la suite des évènements. Elle aurait voulu s'interdire d'espérer en cet instant, mais la vérité était que son c½ur tambourinait contre sa poitrine, prêt à exploser à la seconde où il lui dirait ce qu'elle mourait d'envie d'entendre.
Le jeune homme ne resta pas longtemps silencieux :
- Je suis désolé, Granger.
Il haussa les épaules de façon impuissante, comme s'il avait vraiment essayé.
- Je ne t'aime pas.
Hermione mordit l'intérieur de ses joues jusqu'au sang, espérant se faire assez mal pour distraire l'attention des larmes qui revenaient en surnombre.
- D'accord, réussit-elle à prononcer tout en se maudissant de sourire comme une idiote. Là, c'est clair.
Elle se retourna. Enfin, elle libérait l'expression de son visage resté si longtemps crispé.
Qu'il ne s'inquiète pas : elle avait l'habitude de tourner ainsi le dos à l'amour. Elle n'en sortait toujours que plus forte.
- Attends, Granger ! appela-t-il alors qu'elle s'éloignait. Où tu vas ?
Hermione inspira un grand coup puis lui fit face de nouveau.
- J'en sais rien, soupira-t-elle sincèrement. Marcher un peu, je suppose.
- Oh, ok.
Il semblait vouloir lui dire quelque chose. Hermione prit les devants.
- Ne t'inquiète pas. Rien de tout cela ne change mes objectifs. On sauvera ta mère ensemble.
- Alors...on est toujours amis, n'est-ce pas ?
Hermione secoua doucement la tête. C'était à son tour d'être désolée.
- Non, Malefoy. Je ne pense pas qu'on soit toujours amis.
- Comment ça ? rit-il sans vouloir y croire. Je croyais qu'on oubliait ce qu'il venait de se passer ?
- Oublier ? sourit-elle, reconnaissant bien là son incroyable capacité à enfouir si facilement les évènements qui le dérangeaient au plus profond de lui. Je peux faire avec, mais je ne peux pas oublier. Et je peux encore moins retourner en arrière et de nouveau agir comme si de rien n'était.
- Mais...
- Je suis désolée de ne pas soulager ta conscience, Malefoy, dit-elle plus fermement. Je ne compte pas souffrir en simulant une amitié qui ne conviendrait qu'à toi. A partir de maintenant, on est des coéquipiers pour la mission, c'est tout.
Hermione ne sut s'il était en train de réaliser qu'il venait définitivement de la perdre, mais elle avait rarement vu le visage du jeune homme exprimer autant d'émotions : ses traits étaient décomposés, son regard vide. Il avait l'air profondément blessé par la nouvelle.
Tant pis pour lui. Elle s'en voulait, mais ne regrettait pas. Malefoy faisait des choix. Des choix dont il était grand temps d'assumer les conséquences.
- Je comprends, parvint-il à articuler finalement. Enfin, je crois.
- Merci, fut tout ce qu'elle trouva à répondre. A plus tard, Malefoy.
Et Hermione quitta enfin les lieux, déjà prête à tourner une nouvelle page. Quant au Serpentard, quelque chose lui disait qu'il ne s'en remettrait peut-être pas aussi rapidement...
 
***
 
- Ne me dis pas que tu es en train de te demander si tu es amoureux ?
Assis par terre contre un arbre, Drago n'avait pas bougé depuis que la jeune femme lui avait tourné le dos. Les yeux dans le vague, il lançait de temps à autre des cailloux contre l'arbre d'en face.
- Je croyais t'avoir demandé de me laisser tranquille, répondit-il à son clone d'un ton morne.
- On est mille fois mieux sans elle, poursuivit-il comme s'il n'avait pas parlé.
- Alors pourquoi je me sens mille fois moins bien ?
- Ça, c'est parce que tu as été assez bête pour t'attacher à elle. Mais regarde, elle a fini par te laisser tomber, comme je te l'avais dit. Elles finissent toujours par partir, tu le sais bien.
- Elle avait l'air différente...
- Ça a toujours l'air différent. Mais la fin reste la même. On n'a besoin de personne. Les amis, c'est pour ceux qui ne savent pas se débrouiller tout seuls. Maintenant, les choses vont enfin redevenir comme avant.
Drago ne répondit rien, ne prêta même pas attention à son clone qui se laissa glisser à ses côtés le long du tronc d'arbre. Il saisit un caillou blanc, puis le lança droit devant lui. Les deux clones le regardèrent heurter le bois de l'arbre, puis retomber au sol un peu plus loin.
- Elle croit qu'elle m'aime, mais elle se trompe, lâcha alors Drago dont le cerveau n'avait pas cessé une seconde de repasser en boucle la scène précédente. Elle ne le dit pas, mais je sens bien la déception dans son regard quand je parle ou agis différemment de ce qu'elle attend de moi. Parfois, je sais même que je la dégoûte. Elle ne m'aime pas. Ça n'a pas de sens.
- Bien sûr que non, elle ne t'aime pas. Tu connais Granger, elle s'attache à tout ce qui lui fait pitié. Pourquoi crois-tu qu'elle a acheté le chat le plus moche d'Angleterre ? Pourquoi est-elle sorti avec le type le plus crétin de Poudlard ? Elle a toujours ce besoin pathétique de sauver les âmes en peine, et elle nous met clairement dans le panier des pauvres orphelins qui ont besoin d'amour.
- Maintenant que tu le dis, ça me paraît évident.
- C'est pas nouveau : il lui manque une sérieuse case à cette fille.
Drago étira un petit sourire. Il était vrai que Granger était folle. Son sourire retomba.
- Pourquoi est-ce que je me sens aussi mal... souffla-t-il.
- Parce que l'autre bouffon a malgré tout réussi à te faire croire qu'elle était vraiment différente. Mais il vit dans un monde naïf. Dans la vraie vie, les gens partent, les gens meurent, les gens trahissent.
Drago pensa instinctivement à Pansy, son père, Blaise... Il tourna enfin la tête vers son clone, mais celui-ci fixait son bracelet vert qu'il faisait tourner autour de son poignet. C'est d'un ton lugubre qu'il acheva :
- Dans la vraie vie, Drago Malefoy ne fait pas parti de ceux que l'on peut aimer.
 
***